
Le village de Nueva Venecia \ Photo : © Charlie Cordero \ Reporterre
Le village flottant de Nueva Venecia vit un cauchemar silencieux. Niché au cœur de la lagune de la Ciénaga Grande de Santa Marta, au nord de la Colombie, ce hameau sur pilotis voit ses habitants confrontés à un ennemi impitoyable : une plante aquatique étrangère. L’écosystème s’étouffe, la pêche s’effondre et la vie quotidienne bascule. Dans cet article, nous retraçons les causes, les effets et les enjeux de cette crise écologique persistante.
Un décor féerique… en sursis
Le village sur l’eau
Le village flottant de Nueva Venecia s’élève sur la lagune de la Ciénaga Grande de Santa Marta. Ses maisons en bois, colorées, reposent sur des pilotis. Point de route ni de voiture : les canoës sont les seuls moyens de transport. Pour les habitants, c’est une vie particulière, entre eau douce et salée, entre mangroves, oiseaux et embarcations.
Un écosystème unique
La Ciénaga Grande est la plus grande zone lagunaire côtière de Colombie. Elle forme un mélange d’eaux d’un fleuve (Magdalena River) et de la mer des Caraïbes. Mangroves, espèces d’oiseaux nombreuses, vie aquatique riche… Cet équilibre fragile est pourtant déjà menacé.
La menace qui étouffe
Une plante invasive : l’Hydrilla verticillata
L’algue Hydrilla verticillata, originaire d’Asie, se propage sans contrôle dans la lagune. Elle asphyxie l’eau, bloque la lumière, détruit l’oxygénation. Dans le village flottant de Nueva Venecia, elle recouvre déjà plusieurs kilomètres carrés. « D’après nos calculs, la plante se duplique tous les dix jours », alerte un biologiste.
Les causes profondes
Les origines sont multiples. La construction dans les années 1950 d’une route le long de la lagune a rompu l’échange naturel d’eau entre la mer et les eaux intérieures. Résultat : moins d’eau salée, moins d’oxygénation. Les mangroves ont décliné. L’arrivée de l’hydrilla a pu s’appuyer sur un milieu déjà affaibli.
Effets désastreux sur le terrain
Pour les habitants, les conséquences sont tangibles. Les filets de pêche se coincent dans les herbes, les moteurs s’embourbent, les captures diminuent fortement. Un pêcheur explique : « Je suis rentré à 18 h avec un seul poisson pour nourrir ma famille. » Le tourisme, autre source de revenus, recule également. De plus, l’eau stagnante favorise la prolifération d’insectes vecteurs. Certains enfants ne peuvent plus se baigner.
La pêche et l’économie locale en crise
Une activité historique
Depuis plus de deux siècles, le village vit de la pêche. Les habitants de Nueva Venecia vivent « exclusivement de la pêche, directement ou indirectement ». Le décor idyllique cache aujourd’hui une économie en péril.
Les pertes s’accumulent
Le nombre de poissons pêchés s’effondre. Le métier ne nourrit plus correctement les familles. Certains doivent vendre de l’eau douce ou faire d’autres petits métiers pour survivre. Une habitante regrette : « On ne sait rien faire d’autre que pêcher. »
Impacts pour l’avenir
Cette crise économique menace la cohésion sociale et culturelle : si les habitants sont contraints de quitter, le village perd son identité, son savoir et son rapport à la nature. Le risque d’exil réel plane.

Enjeux environnementaux et sociaux
Menace pour la santé publique
L’eau stagnante favorise les maladies. Des cas de dengue sont signalés pour la première fois dans le village. Les irritations cutanées se multiplient. L’accès rapide aux soins devient plus difficile : les barques s’enlisent dans la végétation.
Un écosystème clé pour le climat
La Ciénaga Grande joue un rôle vital pour la biodiversité et pour l’adaptation climatique. Les mangroves capturent le carbone et amortissent les impacts marine. Leur disparition fragilise non seulement le village mais toute la région.
Droit à la terre et vulnérabilité accrue
Les habitants ont déjà été victimes du conflit armé. Certains sont revenus après exil. Aujourd’hui, l’invasion d’une plante qui « ne vient même pas d’ici » fait craindre un nouveau départ. Le droit à vivre sur leur territoire est menacé.
Une réponse institutionnelle lente
Mesures insuffisantes
Le 9 septembre, la mairie a déclaré l’état d’urgence pour « la santé publique, la sécurité alimentaire, la mobilité et l’économie locale ». Mais l’intervention reste limitée. Une machine est arrivée début octobre pour dégager quelques zones, mais cela ne suffit pas.
Plaidoyers pour des solutions durables
Des scientifiques et habitants réclament l’ouverture de canaux vers la mer ou la construction d’un viaduc afin de rétablir le mélange naturel d’eau douce et d’eau salée. L’idée : retrouver l’équilibre originel.
Les obstacles à l’action
Le manque de reconnaissance officielle de l’hydrilla comme espèce invasive, l’absence de ressources suffisantes, la complexité technique des travaux, tout retarde la réponse. Les habitants ne peuvent plus attendre.
Perspectives et pistes de solutions
Restituer la connexion maritime
L’une des clés : retrouver la circulation de l’eau salée. Cela passe par des infrastructures et des canaux à ouvrir. Dans certaines zones, le déséquilibre hydrologique est à l’origine même de la crise.
Gestion des plantes invasives
Il faudra combiner actions mécaniques (dégagement manuel ou mécanisé), mais aussi mesures d’éducation, d’identification rapide et de contrôle des sources d’importation de l’hydrilla.
Soutien aux communautés locales
Renforcer le tourisme communautaire, diversifier les sources de revenus, améliorer l’accès à l’eau potable et aux soins, donner aux habitants les moyens d’agir pour leur territoire.
Vigilance face au changement climatique
Plus que jamais, le changement climatique alimente les dysfonctionnements : hausse de la température, baisse d’oxygène dans l’eau, prolifération des algues. La solution locale doit s’inscrire dans un cadre global.
Conclusion
Le village flottant de Nueva Venecia incarne une alerte : quand un écosystème fragile bascule, ce sont des vies humaines, des cultures, des identités qui tremblent. La protégée Ciénaga Grande de Santa Marta ne peut plus attendre. L’urgence est réelle : restaurer la salinité, combattre l’hydrilla, soutenir les pêcheurs, garantir la santé publique et l’avenir d’un mode de vie unique. Le temps n’est plus à l’observation : l’heure est à l’action.
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